La mobilisation des connaissances entre 2010 et 2020 au Québec : état des lieux et chemin accompli

Dancause, Luc. « Diagnostic de l’expertise québécoise dans le domaine de la mobilisation des connaissances. » (Octobre 2020). https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/gscw031?owa_no_site=2100

Dans la foulée de la publication de son Cadre sur le bilinguisme où il s’engage à faire plus de place aux contenus en français, le RIRC entame avec ce texte une série de publications dans la langue de Miron sur les plus récents développements en mobilisation des connaissances au sein de la francophonie canadienne. Quoi de mieux pour débuter cette exploration que le rapport Diagnostic de l’expertise québécoise dans le domaine de la mobilisation des connaissances rédigé par le chercheur Luc Dancause, qui dresse le portrait de l’évolution du secteur au cours des dix dernières années au Québec ?

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La mobilisation des connaissances (mdc) est une pratique qui a émergé au tournant des années 1990, alors que certains acteurs du domaine de la recherche partenariale commençaient à remettre en question la hiérarchisation des savoirs et la posture de supériorité des chercheurs universitaires. Adoptée par les organismes subventionnaires tels que le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) tout comme par le secteur de l’enseignement supérieur, la mdc devient rapidement une facette incontournable de la recherche partenariale au pays. Alors que de plus en plus d’organismes s’adonnent à la mdc sous une forme ou une autre, sa mise en pratique s’est transformée au gré des ans, chacun l’adoptant et l’adaptant selon ses propres besoins. Comment la pratique de la mdc a-t-elle évolué pendant la dernière décennie au Québec ? Quels sont ses acteurs principaux actuels, et quelles sont les plus récentes tendances qui l’animent dans la Belle Province ?

Luc Dancause rend compte dans Diagnostic de l’expertise québécoisedans le domaine de la mobilisation des connaissances du chemin accompli en matière de mobilisation des connaissances au Québec entre 2010 et 2020. Ce rapport détaillé de presque cent pages, produit en collaboration avec l’Université de l’Ontario français (UOF), Humanov·is, TIESS (Territoires innovants en économie sociale et solidaire) et financé par le Secrétariat du Québec aux relations canadiennes (SQRC) présente l’état actuel de ce domaine du savoir au Québec par l’entremise d’un travail de recension détaillé. Dancause fonde son analyse sur l’examen d’un ensemble de 138 articles portant sur la mdc issus de la littérature grise et scientifique, publiés entre 2014 et 2020 par des chercheurs québécois. L’auteur adopte comme pierre d’assise deux éléments clés : d’une part une sélection de trois définitions de la mdc parmi les plus représentatives des pratiques québécoises (celles de ComSanté, du Fonds de recherche du Québec et de l’Institut national de la santé publique), de l’autre le projet de recension des pratiques québécoises de mdc publié en 2009 par le Réseau québécois en innovation sociale (RQIS). C’est en se basant sur cette enquête publiée onze ans auparavant que l’auteur établit son point de comparaison pour ensuite évaluer la progression de la mdc au Québec en 2020.

Un domaine en consolidation

La première tendance qui se dégage de cette analyse est que le domaine de la mdc est « en mode consolidation plutôt qu’en mode révolution » (p. 21). Si on note un nombre accru d’acteurs et d’activités liées à la mdc en 2020 par rapport à 2009, on remarque que les fondements sont restés les mêmes. Les « 10 commandements de la mdc » identifiés dans le rapport du RQIS « n’ont pas pris une ride », note l’auteur. L’importance clé du facteur humain dans les relations de partenariat, la présence essentielle de personnes « hybrides » ou intermédiaires et la mise en valeur de la pluridisciplinarité, par exemple, sont toutes des facettes de la mdc qui sont tout aussi avérées en 2020 qu’elles ne l’étaient onze ans auparavant. Cela dit, on remarque dans les dernières années un certain raffinement dans l’approche des projets, ainsi qu’une plus grande ouverture par rapport à l’expérimentation méthodologique. Le secteur de l’évaluation occupe une place de plus en plus importante, tout comme les pratiques basées sur les données probantes en général. Ce sont sans surprise les domaines de la santé (44 articles sur les 138), de l’éducation (15), de la recherche (14) et des technologies (11) où l’on s’est le plus intéressé à la mdc. Néanmoins, on note un intérêt croissant pour la mdc dans une grande variété de secteurs du savoir autres que ces quatre domaines traditionnels — l’intervention psychosociale (7), la culture (6) et le travail (5), par exemple. Quatre enjeux contemporains se démarquent au sein de ces écrits : l’importance de mieux comprendre les facteurs déterminants de la mdc (Marion et Houlfort 2015), la question du rôle social du chercheur (Carrier et Contandriopoulos 2016), le potentiel de transférabilité des résultats de recherche (Dagenais et coll. 2017) et la mesure de l’impact que peut avoir la mdc (Bédard 2015).

Les organisations et formations québécoises en mdc

En plus de cette analyse, le rapport Diagnostic de l’expertise québécoise recense l’ensemble des organisations et infrastructures universitaires québécoises qui font de la mdc leur expertise première en 2020, ainsi qu’une généreuse liste des formations et ressources spécialisées disponibles dans la province. La liste de structures comprend des organismes membres du réseau des centres d’excellence universitaires tels que le Réseau intégré sur la cybersécurité (SERENE-RISC) ; des centres de recherche et chaires telles que la Chaire de recherche sur l’homophobie de l’UQAM ; des regroupements stratégiques tels que le Réseau BRILLEnfant du Centre universitaire de santé McGill ; des centres collégiaux de transfert comme le Centre d’initiation à la recherche et d’aide au développement durable (CIRADD) du Cégep de la Gaspésie les-îles ; des organismes de liaison comme le Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM) ; des milieux de pratique comme l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Le rapport note la présence au Québec tant de formations longues (cycles supérieurs universitaires) que de formations courtes d’une semaine ou d’une journée spécialisées en mdc. Un étudiant québécois peut par exemple s’inscrire au programme de maîtrise en mdc de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), ou encore au certificat d’études supérieur en mdc de l’Université Bishop. L’équipe RENARD de l’Université de Montréal et l’Institut du Savoir Monfort offrent des cours en ligne pour former et sensibiliser à la mdc, alors que le réseau DIALOG propose un programme de formation de 45 heures qui met de l’avant le partage des savoirs entre les milieux universitaires et autochtones. La liste des outils et ressources utiles à la mdc comprend des trousses d’accompagnement pour soutenir les organisations dans l’implantation de stratégies de mdc, plusieurs guides conçus sur mesure pour aider à la mdc dans divers domaines de recherche, ainsi que des outils de référence tels qu’un lexique des termes couramment utilisés en mdc de l’éducation. Le rapport se termine par trois études de cas, une exploration de trois « projets inspirants » québécois dont l’objectif est de montrer les différentes dimensions de la mdc telle qu’on peut l’observer sur le terrain en 2020.

Des défis qui sont toujours à relever

Diagnostic de l’expertise québécoise conclut par quelques constats par rapport à l’évolution des pratiques de mdc au Québec dans la dernière décennie. Malgré la popularité et la diversité croissantes qui caractérisent la mdc, de nombreux défis persistent. La formalisation des pratiques « reste somme toute limitée », et les outils développés « demeurent plus ou moins précis » (p. 94). On peine encore à définir un langage commun entre les partenaires et à s’affranchir des barrières culturelles qui existent entre les différents milieux. Le statut accordé à la mdc dans les universités n’est malheureusement toujours pas clair, et leurs chercheurs voient encore aujourd’hui rarement leur implication dans les activités de mdc reconnue à sa juste valeur. Les opportunités de formation en mdc, bien que de plus en plus nombreuses, ne suffisent pas encore à répondre aux divers besoins des étudiants, chercheurs et praticiens. Au-delà de la simple accumulation des projets et formations en mdc, le rapport préconise l’étude plus approfondie du dialogue recherche-pratique déjà en cours, afin que les différents partenaires de la mdc en tirent des enseignements et améliorent leurs pratiques.

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Le rapport Diagnostic de l’expertise québécoise dans le domaine de la mobilisation des connaissances est disponible au https://oraprdnt.uqtr.uquebec.ca/pls/public/gscw031?owa_no_site=2100, où sont également présentées bon nombre de fiches explicatives qui en soulignent les éléments les plus importants en format abrégé.